Au début de 2026, une publication sur Substack a semé la panique à Wall Street. Pas une déclaration de la Fed. Pas de résultats décevants. Une publication sur les réseaux sociaux.
L’article s’intitulait « The 2028 Global Intelligence Crisis », rédigé par James van Geelen de Citrini Research. Il est devenu viral (16 millions de vues sur X), a fait chuter l’action d’IBM de 13 % en une seule séance, et a poussé le célèbre pessimiste Michael Burry à le citer avec ce commentaire : « Et vous pensez que je suis baissier. »
Devant toute l’attention que cet article a suscitée, nous avons jugé utile de l’analyser. Non pas parce que nous croyons que les marchés sont au bord d’un effondrement, mais parce que les manchettes alarmantes sont justement les moments où notre approche est la plus importante : examiner les données, consulter l’histoire, et ne pas laisser un texte bien rédigé influencer une décision de placement.
Que disait Citrini, exactement ?
L’article de Citrini n’est pas un rapport de recherche traditionnel. C’est une expérience de pensée rédigée sous la forme d’une note fictive datant de juin 2028. Vous pouvez lire l’article complet ici. La chaîne d’événements décrite est la suivante :
- L’IA s’améliore rapidement dans les tâches intellectuelles : programmation, analyse financière, recherche juridique, gestion intermédiaire
- Les entreprises commençent à remplacer leurs employés pour améliorer leurs marges
- Les travailleurs déplacés gagnent moins, dépensent moins, et l’économie de consommation ralentit
- Les marchés montent d’abord grâce à la hausse des bénéfices, mais l’économie réelle se fragilise en dessous
- « PIB fantôme » : le terme de Citrini pour décrire une production économique qui apparaît dans les statistiques nationales, mais qui ne circule jamais dans les ménages réels
- Dans leur scénario fictif de juin 2028 : le taux de chômage atteint 10,2 % et le S&P 500 a chuté de 38 % depuis ses sommets
En toute justice envers Citrini, ils précisent eux-mêmes qu’il s’agit d’un scénario et non d’une prédiction. Le risque qu’ils soulèvent — que les gains de productivité ne profitent pas aux travailleurs — est une question légitime qui mérite réflexion. Mais la qualité de l’écriture était telle que les marchés ont réagi comme s’il s’agissait d’une prévision.
Ce que les données nous disent aujourd’hui
Citadel Securities a publié une réponse directe intitulée « The 2026 Global Intelligence Crisis », rédigée par le stratège macro Frank Flight. Vous pouvez la lire ici. Son angle : regarder ce qui se passe réellement.
- Taux de chômage actuel : 4,28 %
- Offres d’emploi pour les ingénieurs en logiciel : en hausse de 11 % sur un an (données Indeed)
- Utilisation quotidienne de l’IA générative au travail : « étonnamment stable » selon la Fed de St. Louis (aucun signe de déplacement massif imminent)
- Création de nouvelles entreprises aux É.-U. : en progression, en partie grâce à la construction de centres de données liés à l’IA
L’argument de Citadel n’est pas que l’IA ne changera rien, mais que la vitesse et le mécanisme supposés par Citrini ne correspondent tout simplement pas aux faits sur le terrain. Au-delà des chiffres, Citadel soulève également une contrainte structurelle importante : remplacer le travail intellectuel à grande échelle n’est pas seulement un défi logiciel, c’est aussi un défi énergétique et infrastructurel.
- Déplacer les cols blancs au rythme que Citrini imagine nécessiterait des capacités de calcul bien supérieures à ce qui existe aujourd’hui
- Si l’automatisation s’accélère, la demande de puces et d’énergie augmente aussi, ce qui fait monter le coût du calcul
- Quand ce coût dépasse celui du travail humain, la substitution s’arrête d’elle-même
- Cela crée un frein naturel à la spirale décrite par Citrini
La diffusion des technologies a toujours suivi une courbe en S : lente au début, puis plus rapide, puis qui plafonne à mesure que les frictions d’intégration se réaffirment. Citrini suppose que la phase exponentielle ne ralentit jamais. L’histoire dit le contraire.
La version optimiste du même scénario
Une excellente lecture complémentaire à l’article de Citrini se trouve également sur Substack. Nous vous recommandons vivement « The 2028 Global Intelligence Boom » de Michael Bloch, publié le même jour que le rapport de Citrini. Lisez-le ici.
Bloch mène exactement la même expérience de pensée. Même format fictif. Même hypothèse d’accélération de l’IA. Conclusion opposée. Dans sa version de juin 2028 :
- Taux de chômage : 3,1 %
- S&P 500 : 12 000
- Pouvoir d’achat réel médian des ménages : en hausse de 18 % (non pas grâce à des salaires plus élevés, mais grâce à des prix plus bas)
- Honoraires juridiques, conseils financiers, comptabilité et abonnements logiciels : tout est nettement moins cher
- Les travailleurs déplacés créent de nouvelles entreprises plus vite que lors de tout cycle précédent, car l’IA a également réduit le coût de l’entrepreneuriat
Son argument central est simple : quand les prix baissent parce que les coûts de production ont chuté, ce n’est pas une crise — c’est une amélioration du niveau de vie. La « prime d’intelligence » n’a pas disparu. Elle s’est déflatée. Et ce sont les consommateurs qui en profitent.
Cette fois, ce n’est pas différent — l’histoire nous le confirme
C’est ici que notre philosophie d’investissement entre en jeu. Nous l’avons dit maintes fois et nous continuerons de le répéter : nous utilisons l’histoire comme guide, pas les manchettes.
La crainte au cœur du scénario Citrini — qu’une technologie devienne si performante que le travail humain ne serve plus à rien — n’est pas nouvelle. On s’est posé la même question avec :
- La machine à vapeur
- La chaîne de montage
- L’ordinateur personnel
- Internet
Chaque fois, de sérieux économistes ont conclu que la disruption serait permanente et que les travailleurs ne pourraient pas s’adapter assez vite. Et chaque fois, ils avaient tort.
Les désirs économiques des êtres humains se sont avérés pratiquement illimités. Quand la productivité augmente et que les coûts baissent, les gens n’arrêtent pas de consommer — ils consomment davantage, et autrement. En 1930, John Maynard Keynes prédisait qu’au début du XXIᵉ siècle, les gains de productivité réduiraient la semaine de travail à 15 heures. Il avait raison sur la productivité. Il avait tort sur tout le reste, parce qu’il n’avait pas anticipé à quel point les gens voudraient plus, une fois qu’ils pourraient se le permettre.
Le bilan historique est sans équivoque :
- L’automobile n’a pas éliminé les emplois — elle a créé des industries entièrement nouvelles
- L’électrification, l’informatique et Internet ont suivi le même modèle
- Chaque grande vague de productivité a amélioré le niveau de vie, pas l’inverse
Parier contre cette tendance de 200 ans a toujours été le mauvais pari
En conclusion
Les deux scénarios — celui de Citrini et celui de Bloch — sont théoriquement possibles. Il est toutefois fort probable que ni l’un ni l’autre ne se matérialise exactement tel quel. Ce que nous savons : le bilan historique favorise nettement une issue optimiste. Voici les indicateurs auxquels nous porterons une attention particulière au cours des prochains mois :
- Création d’entreprises (données du recensement, 2026) : Si de nouvelles entreprises se créent plus vite que des emplois se perdent, la boucle positive est déjà en marche
- Inflation des services (déflateur PCE) : Si elle devient négative, la déflation liée à l’IA se traduit par une hausse du pouvoir d’achat
- Durée du chômage chez les cols blancs : Si les travailleurs déplacés trouvent un revenu de remplacement en moins de six mois, la spirale de consommation que craint Citrini n’a pas de carburant
En ce moment, ces trois indicateurs pointent dans la bonne direction.
Notre approche a toujours été la même : ne pas prendre de décisions de placement basées sur des expériences de pensée, aussi bien écrites soient-elles. Préparer les portefeuilles à une gamme de résultats possibles. Laisser les données et l’histoire guider nos décisions — et ne pas confondre un récit convaincant avec une prévision.
Si vous avez des questions sur la façon dont nous réfléchissons à l’IA, à la technologie et au positionnement des portefeuilles, nous sommes toujours disponibles pour en discuter avec vous.
Sources et lectures complémentaires
- The 2028 Global Intelligence Crisis — Citrini Research
- The 2026 Global Intelligence Crisis — Citadel Securities (Frank Flight)
- The 2028 Global Intelligence Boom — Michael Bloch (Substack)