La dette américaine n’est pas si préoccupante

27 octobre 2022 | Atul Bhatia, CFA


Partager

La hausse des taux d’intérêt et la dette publique des États-Unis qui s’élève à plusieurs billions inquiètent certains investisseurs. Nous examinons les conséquences des taux et de l’endettement aux États-Unis.

capitol building and national mall Washington DC

Les taux d’intérêt ont bondi en 2022 en raison du resserrement de la politique monétaire de la Réserve fédérale (Fed). Depuis le début de l’année, les coûts d’emprunt sur cinq ans ont augmenté de près de 3 % pour le gouvernement. Des calculs élémentaires laissent entrevoir un grave problème pour les États‑Unis.

Les propos tenus l’année dernière par Janet Yellen, secrétaire du Trésor américain, et d’autres semblent confirmer cette impression, en soutenant que la faiblesse des taux directeurs rendait tolérable le fardeau de la dette. Selon toute vraisemblance, il risque donc de ne plus l’être dans la situation inverse, c’est‑à‑dire quand les taux d’intérêt sont élevés.

En dépit des apparences, nous sommes d’avis que les investisseurs n’ont guère de raison de s’inquiéter pour le moment. Nous ne croyons pas que la hausse des taux tempérera notablement l’appétit des investisseurs pour les titres de créances du gouvernement américain ni celui des politiciens pour les réductions d’impôt ou des dépenses additionnelles non financées.

Les répercussions actuelles sont limitées

Même si les taux des titres de créance nouvellement émis sont plus hauts, le gouvernement américain a vendu de grandes quantités d’obligations à long terme en 2020‑2021 pour financer les mesures de soutien liées à la pandémie et profiter des taux d’intérêt bas. Ainsi, le taux d’intérêt nominal moyen pondéré des obligations du Trésor est passé de 1,8 % à son creux historique en février 2022 à seulement 2 % le mois dernier. Les coûts d’emprunt augmenteront presque inévitablement au fil du refinancement des obligations échues. Toutefois, nous pensons que le gouvernement est en assez bonne posture au moment où le processus commence.

Les titres de créance à long terme émis il y a longtemps ralentissent les répercussionsde la hausse des taux sur le service de la dette
Versements d’intérêts annuels du gouvernement fédéral des États-Unis de 1988 à 2021 ainsi que le nombre moyen de mois restant jusqu’à l’échéance des titres du Trésor

Le graphique linéaire montre les versements d’intérêts annuels du gouvernement fédéral des États-Unis de 1988 à 2021 ainsi que le nombre moyen de mois restant jusqu’à l’échéance des titres du Trésor. Les versements d’intérêts ont augmenté assez régulièrement durant la période, passant de 200 000 milliards de dollars à près de 600 000 milliards. Le temps restant jusqu’à l’échéance a quant à lui fluctué avant d’atteindre le niveau actuel de 72 mois. Il s’agit du nombre de mois le plus élevé de la période visée par le graphique.


Versements d’intérêts annuels (en millions, g.)

Nombre moyen de mois restant jusqu’à l’échéance des titres du Trésor négociables (dr.)

Sources : RBC Gestion de patrimoine, Bloomberg ; données prises en compte jusqu’au 31 décembre 2021.

Bien que l’alourdissement du fardeau de la dette semble globalement négligeable, il est évident que même une variation modeste est importante quand des billions de dollars sont en jeu. Ainsi, le fait que le taux d’intérêt nominal moyen a augmenté de 0,2 % depuis février se traduit par une hausse des dépenses obligatoires de près de 50 milliards de dollars. Étant donné qu’environ 15 % de l’encours vient à échéance dans les 12 prochains mois, la progression des coûts est appelée à s’accentuer. Pour les investisseurs qui redoutent les répercussions de l’augmentation du service de la dette sur le budget des ménages, ces données peuvent sembler alarmantes.

Toutefois, contrairement aux ménages, le budget du gouvernement n’est pas contraint par un revenu donné. Le Congrès américain peut dépenser autant qu’il le souhaite, à condition que les recettes fiscales et le financement provenant du marché obligataire soient suffisants. Les emprunts coûtent plus cher que l’année dernière, mais d’après nos observations, le marché ne boude pas l’émission de titres d’État. Dans la mesure où les dépenses publiques sont limitées par la hausse des taux d’intérêt, il s’agirait d’un progrès souhaitable dans la lutte que la Fed mène contre l’inflation.

Les investisseurs devraient se rappeler que la hausse des taux d’intérêt et de l’inflation a des conséquences positives sur les finances du gouvernement. Par exemple, le fardeau de la dette ajusté en fonction de l’inflation a diminué de près de 80 milliards de dollars depuis janvier 2021. En effet, la hausse des prix a érodé la valeur des obligations du Trésor à un rythme plus rapide que le rythme auquel le gouvernement les a vendues. Dans le même ordre d’idées, la dépréciation des obligations d’État attribuable à la hausse des taux a réduit la valeur de la dette en cours.

Un « je vous l’avais dit » longtemps attendu

La vérité est simple : la dette publique des États‑Unis augmentera fort probablement dans un avenir prévisible. Même aux taux d’intérêt actuels, les réductions d’impôt et la hausse des dépenses financées par emprunt sont populaires auprès des électeurs et des politiciens de toutes allégeances politiques, bien qu’ils prétendent parfois le contraire. Et pourquoi pas ? Étant donné que les investisseurs étrangers détiennent près du tiers de leur dette, les États‑Unis, en tant que pays, échangent essentiellement des bouts de papier promettant un paiement futur en échange de précieux biens et services aujourd’hui. De toute évidence, des taux à long terme de 4 % ne suscitent pas assez d’inquiétude pour modérer l’envie de consommer maintenant.

Cette situation mène à des perspectives à long terme franchement sombres. Selon les prévisions de base du Congressional Budget Office (CBO), un organisme de prévision économique non partisan, près du tiers des recettes publiques seront consacrées au service de la dette d’ici 2052 et la dette du pays équivaudra alors à 185 % de l’économie. Si les taux futurs dépassent les prévisions de base de seulement 1,8 %, le CBO estime que près de 80 % des recettes publiques seront consacrées aux remboursements et que la dette représentera plus de 2,3 fois la taille de l’économie. À notre avis, une telle situation n’est pas viable.

Évolution du ratio dette fédérale/PIB des États‑Unis en fonction de différents taux d’intérêt
Ratio dette au PIB selon différents scénarios de taux d’intérêt

Le graphique linéaire illustre le ratio dette au PIB selon différents scénarios de taux d’intérêt. Dans le scénario de hausse modérée, le ratio dette/PIB atteint 147 % en 2052, selon un taux d’intérêt moyen de 2,4 %. Le scénario de base du CBO indique que le ratio monterait à 185 % pour un taux moyen de 4,2 %. Enfin, selon le scénario de hausse la plus forte, le ratio grimpe à 235 % si le taux moyen est de 6 %.


Scénario pessimiste (taux d’intérêt moyen de 6 % en 2052)

Scénario de base du CBO (taux d’intérêt moyen de 4,2 % en 2052)

Scénario optimiste (taux d’intérêt moyen de 2,4 % en 2052)

Sources : RBC Gestion de patrimoine et Congressional Budget Office (CBO) ; données en date du 26 octobre 2022.

Et comme l’a dit l’économiste Herbert Stein dans les années 1980, tout ce qui ne peut pas durer indéfiniment prendra forcément fin. Autrement dit, si les États‑Unis ne peuvent attirer le capital nécessaire pour financer les dépenses qu’ils souhaitent faire, ils devront s’attaquer au problème. Un gouvernement peut alléger sa dette de plusieurs façons : remboursement, défaut de paiement ou combinaison des deux. Chacun de ces scénarios a des conséquences très différentes pour les placements.

Par conséquent, les commentaires sur le service de la dette présentent peu d’intérêt à nos yeux : on ne peut rien en tirer de concret pour les placements. Nous n’analysons pas l’économie pour le plaisir ; l’exercice nous aide à déceler des occasions de placement. La stratégie de placement fondée sur la thèse que si rien ne change au cours des trois prochaines décennies, la situation sera grave comporte deux lacunes importantes : premièrement, les choses finissent par changer ; deuxièmement, les fluctuations de prix des 30 prochaines années dépasseront certainement les profits attendus de cette stratégie Elle s’avère donc à la fois erronée et non pertinente pour toute période raisonnable.

Lâcher prise

Depuis au moins le gouvernement Reagan des années 1980, la presse financière régale épisodiquement les lecteurs avec des commentaires sur les périls du budget américain. Les préoccupations actuelles suscitées par le coût du service de la dette font suite à d’autres craintes. On a notamment redouté que les emprunts du gouvernement conduisent à l’évincement des investisseurs privés ou que les porteurs d’obligations refusent d’acheter des titres du Trésor. Des placements effectués sur la base de ces anciennes craintes se seraient avérés très coûteux. Selon nous, il est peu probable qu’il en soit autrement cette fois‑ci.

Les investisseurs convaincus que l’accroissement de la dette publique est une folie ont tout intérêt à se rappeler les propos de John Maynard Keynes selon lesquels « l’irrationalité des marchés peut durer plus longtemps que la solvabilité d’une personne ».


Ressources pour les recherches 

Déclarations exigées 

Au Québec, les services de planification financière sont fournis par RBC Gestion de patrimoine Services Financiers. qui est autorisé comme une société de services financiers dans cette province. Dans le reste du Canada, les services de planification financière sont disponibles à travers RBC Dominion valeurs mobilières.

Categories

Économie Marchés